« Le massage, lorsqu’il est effectué de manière juste, peut transcender des barrières. Il peut ouvrir des cœurs et soulager des corps. Le toucher exige, dans une certaine mesure, d’entrer en résonance avec l’énergie de la personne, son histoire, sa trajectoire, ses blessures, ses défis, mais aussi — bien sûr — ses joies. Il m’apparaît alors comme un espace de présence, de soin et de transformation pour la personne dans sa globalité. »

Introduction
En décembre 2025, j’ai co-conçu et animé un projet de formation certifiante en massage bien-être dans le quartier de Santa Luzia do Lobato, situé dans la périphérie de la ville de Salvador de Bahia, au Brésil. Ce projet est né de la rencontre entre mes pratiques professionnelles de masseuse et de travailleuse sociale avec mes divers voyages à Bahia, du soutien du travailleur social du quartier, – Roque et de certains de ses habitant-e-s, d’un important travail de préparation conjoint mené au cours de l’année 2025 et d’une première expérience de transmission au Cap-Vert (lien vers l’article ici).

Construit ainsi en collaboration avec une association locale de résidents, il visait ainsi à transmettre un savoir manuel professionnalisant à des femmes du quartier, tout en intégrant des dimensions de développement de compétences, d’estime de soi et de pouvoir d’agir. Ainsi, pendant quatre semaines, j’ai transmis le massage relaxant classique que je pratique à cinq femmes du quartier de Santa Luzia do Lobato dans une démarche à la fois professionnelle, humaine et respectueuse de réalités sociales et culturelles du territoire. Ce projet m’a également ouvert des pistes de réflexion sur la place du toucher et du soin comme outils d’autonomisation et de transformation personnelle et sociale.
Ce projet a pu voir le jour grâce à un soutien collectif précieux, notamment la participation d’une vingtaine de personnes à ma cagnotte solidaire ainsi qu’un apport personnel afin de compléter l’intégralité des frais. Ces fonds ont permis de financer une partie du transport de certaines tables de massage et d’achats sur place, ainsi que du matériel tel que de l’huile, des coussins, les brochures et supports de cours, les diplômes etc.
L’article qui suit a pour objectif de partager plus en détail le contexte, les étapes et les enseignements de ce projet. J’espère que vous prendrez autant de plaisir à lire cet article que j’ai eu à réaliser le projet, car je le porte aujourd’hui comme un trésor de vie ainsi qu’un apprentissage en plus dans mon cœur.
Le contexte : Santa Luzia do Lobato

Santa Luzia do Lobato est un quartier de la banlieue de Salvador, qualifié localement de subúrbio ou periferia, termes qui désignent ce que l’on appelle plus communément une favela. Il s’agit d’un quartier populaire d’environ 25’000 habitant·e·s, majoritairement des travailleurs et travailleuses indépendants.
Historiquement connu pour avoir accueilli l’un des premiers gisements de pétrole du pays, Santa Luzia do Lobato est aujourd’hui marqué par une précarité sociale importante, malgré certaines améliorations récentes. Les besoins en matière de développement professionnel, social et éducatif y restent élevés, et les initiatives existantes se concentrent principalement sur la santé, la réhabilitation de bâtiments ou le planning familial.

Le projet s’est ainsi déroulé au sein du siège social du quartier. Le lieu, spacieux et situé au centre du quartier, a été repeint et aménagé spécialement pendant la formation, mais aussi afin de marquer symboliquement l’importance de cette formation.
La formation : apprendre un nouveau savoir, se rencontrer, développer son pouvoir d’agir, se relaxer et peut-être un jour lancer une activité commerciale
Formation
Au-delà de l’apprentissage technique du massage relaxant de la tête aux pieds, la formation a intégré des dimensions essentielles telles que la posture professionnelle de masseuse, l’accueil d’une personne, l’installation et le confort, le respect de l’intimité, ainsi qu’une compréhension globale des vertus du massage pour le bien-être d’une personne. La formation a également renforcé la confiance, l’estime de soi et le pouvoir d’agir des participantes, le tout nourri par une rencontre entre nos différentes cultures.
Participation

La formation s’est déroulée sur quatre semaines, à raison de quatre soirées par semaine, de 18h à 21h, parfois après la journée de travail des participantes. Le groupe a commencé avec 5 participantes, s’est élevé à 8 et s’est re-stabilisé à 5 personnes âgées entre 22 et 55 ans. Toutes sont mères — parfois déjà grands-mères — et exercent parfois plusieurs activités pour subvenir ou compléter les besoins familiaux (esthétique, soins aux personnes âgées, petite restauration, bar, etc.).
Pour toutes les apprenantes, c’était la première fois qu’elles recevaient un massage — et donc aussi la première fois qu’elles en donnaient. Et pour certaines d’entre elles, c’était également la première formation certifiante de leur trajectoire de vie. Malgré la fatigue, les contraintes horaires, parfois la présence active des enfants, le bruit du quartier, ces soirées sont devenues bien plus que des cours de massage. Elles ont été des espaces pour souffler, se reconnecter à soi-même et à son corps, recevoir et se sentir capable et légitime.
Les gestes techniques ont été relativement rapidement assimilés par les participantes. J’ai ressenti une grande joie à retrouver chaque soir les participantes et à les voir évoluer. Par rapport à mon expérience au Cap-Vert, je me suis sentie plus à l’aise dans la transmission en portugais, dans l’accueil et la gestion du groupe. Je dirais que l’apprentissage s’est fait de manière plus informelle, sans jamais perdre en sérieux ni en profondeur.

Je suis toujours profondément émue de voir des femmes recevoir un massage pour la première fois de leur vie, s’autoriser à se détendre, à recevoir, à relâcher les tensions physiques et émotionnelles du quotidien. Le fait de pouvoir s’approprier le massage au sein même de leur communauté — sans devoir accéder à des services coûteux — fait entièrement sens pour moi : je suis convaincue que des personnes qui prennent soin entre elles, par la douceur, par le toucher contribue à renforcer des liens positifs dans les communautés et que cela impacte positivement nos structures corporelles et mentales, pour quelque chose de plus agréable pour chacun-e. Par ailleurs, le fait d’être écoutée, respectée dans ses douleurs mais également dans ses limites permet de travailler sur la confiance que l’on se porte à soi-même, mais aussi à ses proches et/ou à son environnement.

Quant au fait de donner un massage pour la première fois mais aussi de se l’approprier comme outil, cela me parait tout aussi important et loin d’être anodin. Qui n’a jamais senti sa confiance en soi augmenter, lorsqu’il sort de son quotidien, de sa routine et qu’il réussit à faire quelque chose avec tact, avec finesse qui en plus procure du bien-être visible à quelqu’un d’autre… Et qui potentiellement un jour pourrait devenir source de revenus.
« donne un poisson a un homme, il mangera une journée, apprends-lui à pêcher, il mangera toute sa vie » Et sans surprise… cela s’applique aussi au massage 🙂
Clôturer, reconnaître, célébrer
La formation s’est conclue par deux jours de véritables rituels de passage, permettant l’obtention d’un certificat de massage co-signé par l’association du quartier et l’Atelier Flora. L’obtention du certificat était principalement en lien avec la participation régulière des participantes aux cours ainsi que la pratique effective des techniques transmises durant la formation durant le dernier massage.

Chaque participante a ainsi offert un massage complet d’une heure à une personne de son entourage. Pour cette occasion, le siège social avait fini d’être fraichement repeint et nous l’avons aménagé avec une atmosphère spécialement relaxante : bougies, encens, musique douce, lumière tamisée. Pour beaucoup, les personnes invitées recevaient un massage pour la toute première fois. Les retours ont été profondément émouvants : certaines se sont endormies, d’autres se sont simplement profondément détendues, et toutes ont exprimé une reconnaissance sincère pour ce moment, malgré le stress naturel lié à l’examen — toujours porté par beaucoup d’amour.
Cérémonie

La clôture et la remise de diplôme s’est poursuivie par un repas partagé au bord de l’océan, autour d’un plat typique de Bahia, le pirão de aipim, en dessous de la célèbre église de Bonfim. Certains proches, partenaires ou enfants étaient également conviés, afin que cette célébration soit collective et soutenante pour les femmes mais également pour la suite de leur parcours. Les diplômes sont co-signés par l’association de résidents de quartier de Santa Luzia et moi-même sous l’égide de l’Atelier Flora en tant que masseuse et formatrice de ce cours.

Et la suite ?
À ce jour, le groupe est resté actif. Grâce au soutien du travailleur social du quartier, les portes du siège social restent ouvertes afin que les participantes puissent s’entraîner et utiliser les tables de massage. Nous restons en contact via différents médias et réseaux sociaux, et je demeure disponible pour toute question ou évolution concernant leur pratique, qu’elle soit personnelle ou commerciale.
À titre personnel, cette expérience m’a permis de mesurer ma jolie évolution dans la langue portugaise — ma langue de cœur —, dans la gestion de groupe, la compréhension de ses dynamiques et les outils formels et informels de transmission.
Un de mes souhaits profonds serait, qu’à l’avenir ce type de projet puisse bénéficier de soutiens institutionnels, afin d’être reconnu comme un véritable travail et de se développer de manière durable. Son impact, tant individuel que collectif, est réel et précieux et il pourrait se développer dans divers coins du monde et/ou se perfectionner dans certaines régions où il est déjà passé. Ces initiatives demandent toutefois une grande énergie, une organisation importante et un engagement personnel fort. Au Brésil, il m’est arrivé de vouloir baisser les bras. Mais avec le recul, et à la lumière de la clôture du projet, je mesure aujourd’hui l’impact réel qu’il a eu dans la vie d’autres personnes et dans ces étincelles de vie partagées et j’espère que la vie m’offrira d’autres opportunités pour développer ce genre de projet.

Cette expérience, profondément humaine, continue ainsi à nourrir aujourd’hui ma pratique à l’Atelier Flora. Je suis convaincue que le toucher, lorsqu’il est transmis avec respect, conscience et engagement, peut devenir un levier puissant d’autonomisation, de soin et de transformation individuelle et collective — en Suisse, au Brésil, au Cap-Vert et dans le monde entier.
Aujourd’hui, je souhaite continuer à développer des projets à la croisée du massage, du travail social et de la transmission, en Suisse comme à l’international, en collaboration avec des structures engagées partageant ces valeurs.
L’Atelier Flora est ainsi à la fois un lieu de soin mais aussi un lieu de création et de réflexion; un espace à partir duquel peuvent émerger des projets sociaux, culturels et humains porteurs de sens. Je reste ainsi ouverte aux échanges, aux partenariats et aux nouvelles aventures professionnelles qui naissent de ces rencontres.
Si ce récit résonne, ouvre des questionnements ou fait émerger des envies de dialogue, je serais heureuse d’échanger autour de ces thématiques, de ces pratiques et de leurs possibles prolongements.

